7 heures, le dimanche 16 novembre 1980, le philosophe Louis Althusser frappe à grands coups de poing contre la porte du docteur Pierre Etienne, médecin de l'Ecole normale supérieure et son ami depuis trente-six ans. "Pierre, viens voir, je crois que j'ai tué Hélène", lui dit-il.
Louis Althusser habite un appartement de fonction à l'Ecole de la rue d'Ulm. Il n'a qu'une cour à traverser pour atteindre le pavillon de l'infirmerie au premier étage duquel vit le docteur Etienne, qui enfile une robe de chambre et le suit. Hélène Althusser gît au pied du lit, étranglée. Louis Althusser est dans un état d'agitation extrême. "Fais quelque chose ou je fous le feu à la baraque", dit-il au médecin. Il ne cesse de répéter la même phrase : "J'ai tué Hélène, qu'est-ce qui vient après ?" Le docteur Etienne appelle l'hôpital Sainte-Anne pour le faire interner. L'ambulance arrive une dizaine de minutes avant la police, prévenue par Jean Bousquet, le directeur de l'ENS.
Louis Althusser sombre dans une prostration telle que Guy Joly, le juge d'instruction qui se rend le soir même à Sainte-Anne, renonce à lui signifier son inculpation pour homicide volontaire. Le philosophe semble incapable de comprendre le sens de cet acte judiciaire.
Le 17 novembre, les résultats de l'autopsie confirment la mort par strangulation. La sociologue Hélène Althusser, née Rytmann, active dans la Résistance sous le nom de Légotien, a été tuée par son mari. La nouvelle est stupéfiante : le philosophe le plus célèbre de sa génération, connu et traduit dans le monde entier, qui a donné une interprétation entièrement nouvelle de l'oeuvre de Karl Marx et formé des générations d'élèves est un assassin !
Une polémique naît aussitôt. Le réseau des amis et des anciens élèves du philosophe n'a-t-il pas réussi à le soustraire à la justice ? En le faisant interner, on lui a évité l'arrestation, les menottes, l'interrogatoire policier. Le juge d'instruction conclut, le 23 janvier 1981, par un non-lieu, en application de l'article 64 du code pénal, selon lequel "il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l'action". Le philosophe est, dès lors, dans une situation étrange, ni jugé, ni condamné, ni déjà mort, ni plus tout à fait vivant. André Comte-Sponville raconte comment il avait essayé, des années plus tard, de le consoler en évoquant son influence, sa gloire. "Quelle gloire ? En vérité, je suis comme ce personnage qu'évoque quelque part Engels, dont il dit qu'il était "connu pour sa notoriété"", lui a répondu Althusser.
On a peine à se faire une idée, aujourd'hui que le marxisme est une religion morte, de ce que pouvait être l'aura d'un philosophe tel que Louis Althusser dans les années 1960 et 1970. Cette gloire était tardive. Il n'avait été longtemps qu'un "caïman" (répétiteur) de philosophie à l'ENS, préparant des générations d'étudiants à l'agrégation. Il était aussi membre du Parti communiste depuis 1948. Il avait publié un remarquable essai sur Montesquieu, en 1959, dans une langue limpide, mais son oeuvre se bornait à peu près à cela. C'est en 1965 que parurent, coup sur coup, chez François Maspero, les deux livres qui allaient le rendre célèbre : Pour Marx et Lire "le Capital".
Louis Althusser rompait avec l'interprétation humaniste du marxisme. Il y avait, selon lui, une "coupure épistémologique" dans l'oeuvre de Marx. Ce dernier n'était devenu marxiste, en quelque sorte, qu'au moment où il écrivait avec Engels L'Idéologie allemande. C'est alors qu'il avait découvert le "continent histoire" et formulé une science de l'histoire fondée sur l'existence des classes.
Marx avait inventé une science : le matérialisme historique. Il restait à construire une philosophie matérialiste. C'est à cette tâche prométhéenne qu'Althusser invitait chacun à s'atteler. On peut sourire de cette ambition. Le marxisme a aujourd'hui un statut comparable à celui de l'alchimie ou de l'astronomie de Ptolémée. Dans les années 1960 et 1970, l'idée que la philosophie marxiste était encore à construire ne manquait pas d'allure.
Et puis, il y avait Althusser lui-même. La paupière lourde, et presque toujours une cigarette à la commissure des lèvres qui lui donnait un vague air de Lucky Luke. Une gentillesse extrême. "C'était un doux, qui se protégeait comme il pouvait des tumultes extérieurs, bien loin des violences qu'il admettait par écrit d'autant mieux que son caractère y répugnait", écrit Régis Debray dans Loués soient nos seigneurs (Gallimard). Debray se moque du "fameux séminaire stratégique", tenu rue d'Ulm en 1964-1965, "qui devait peu après changer le cours du monde". On ne savait pas alors que le philosophe était régulièrement interné dans des établissements psychiatriques, depuis sa première crise en 1947. Sa garde rapprochée parlait invariablement de divers maux physiques, hérités de ses cinq années de prisonnier de guerre. En mai 1968, il était ainsi hospitalisé, une fois de plus, alors que le Quartier latin se couvrait de barricades.
Louis Althusser a passé les dernières années de sa vie entre un appartement du 20e arrondissement de Paris et des séjours en clinique psychiatrique. Il avait été choqué par un billet de Claude Sarraute, dans Le Monde du 14 mars 1985, qui le comparait au Japonais cannibale Issei Sagawa, qui avait tué et mangé une jeune Hollandaise, et bénéficié lui aussi d'un non-lieu pour démence. C'est pour remettre les choses au point qu'il avait rédigé son autobiographie, L'avenir dure longtemps (parue chez LGF, en 1994 et republiée chez Stock en octobre 2006). Ce texte était surtout destiné à comprendre ce qui lui était arrivé. "J'avais toujours été en deuil de moi-même", écrit-il. Louis Althusser est mort, une seconde fois en quelque sorte, le 22 octobre 1990.
Dominique Dhombres
Article paru dans l'édition du 30.07.06


Links to this post:
Create a Link
<< Home